Je suis né à Lannion et j'habite à Plestin-les-Grèves. Ma famille est d'origine modeste. A 16 ans, j'ai obtenu le Brevet élémentaire. Pour être instituteur, je suis parti suivre une formation à Guingamp quelque temps. Mais finalement, je me suis inscrit à l'école des Mousses à Toulon, où je suis resté jusqu'à ce qu'elle disparaisse, en novembre 1942, avec l'invasion allemande de la zone non occupée. De Toulon, je suis alors revenu en Bretagne et je me suis investi dans la Résistance.
Après la guerre, j'ai été militaire de carrière pendant 25 ans.

 


M. Rioual lors de sa visite au collège en février dernier.



M. Rioual montrant une affiche condamnant à mort des jeunes gens de la région.
Il nous montre une affiche, condamnant à mort des jeunes hommes de la région (18 - 25 ans) qui s'étaient rendus coupables d'actes d'espionnage.
Avec toute une promotion du Cours Complémentaire (Guingamp), nous avons discuté; certains d'entre nous ont décidé de gagner l'Angleterre ; moi-même, j'aurais dû embarquer, mais le réseau censé faire traverser la Manche a été dénoncé. Finalement, je suis entré dans la Résistance ; avec 5 camarades, j'ai été contacté par des associations, qui relevaient des FTP, pour exécuter des ordres d'actions. Comme j'étais jeune et que je n'avais aucune charge de famille, j'ai pu m'engager sans hésitations. D'action en action, j'ai été de plus en plus sollicité, et à 17 ans, je me suis engagé dans la Résistance.
Dans le maquis, il y avait aussi des jeunes qui auraient dû partir au STO (février 1943). On les appelle "réfractaires".
Je n'ai entendu parler de De Gaulle qu'à la fin de l'année 1940.


Entrer dans le "maquis "

C'est entrer dans la clandestinité et y survivre. En terme général, le maquis est un lieu difficile d'accès, qui permet à un groupe de rester clandestin. Le problème en Bretagne, c'est qu'il y a peu de lieux inaccessibles, si bien que tous les lieux sont très bien occupés par les Allemands. C'est ce qui explique que les maquis en Bretagne ne sont pas aussi importants que dans les Alpes (ex: maquis du Vercors). Tous ceux qui combattaient étaient des hommes qui avaient signés, qui étaient volontaires. En Bretagne l'organisation du Front National fut la plus importante.

Mon rôle dans le maquis

Je ne veux pas que l'on me donne le nom de " chef de maquis " : je préfère que l'on dise " responsable de maquis ", c'est-à-dire que j'étais responsable du bon fonctionnement des actions. J'étais responsable d'un groupe de 6 permanents, situé entre le Finistère et les Côtes-du-Nord. Je devais aussi régler les problèmes de survie : en principe, nous devions recevoir de Londres, via contacts et parachutages, 3000 F par mois et par personne, pour acheter à manger. Mais en 6 mois, nous n'avons touché qu'une fois cet argent, pour l'ensemble du groupe. Nous avons donc dû parfois prendre de l'argent chez des collaborateurs et chez les Allemands. Il faut savoir que nous ne mangions pas souvent à notre faim, dans le maquis : nous mangions rarement deux fois par jour. Au fil du temps, notre groupe est passé de 6 à 12 hommes, car nous avons récupéré des jeunes qui se cachaient pour échapper au STO : à 20 ans, tous les jeunes devaient partir en Allemagne, au Service du Travail Obligatoire ; mais certains d'entre eux refusaient d'y aller. Ils se cachaient et certains entraient alors dans la résistance.

Mon premier acte de Résistance

Je m'en souviens très bien. Dans le maquis, nous devions survivre comme nous le pouvions. Pour nous abriter, nous avons volé aux Allemands une bâche de camion, dans la nuit, et nous l'avons transportée à dos d'homme à pied, sur 4 km.

Nos actions dans le Maquis

Le but de notre groupe était de nuire à l'ennemi et de se défendre contre les collaborateurs, plus dangereux encore que l'occupant lui-même. Nous avons " participé à la hauteur de nos moyens ", en gênant les Allemands à renforcer leurs armées. Jusqu'au Débarquement, on nous appelait " terroristes ". Ce n'est qu'après le 6 juin 1944 qu'on nous a appelés "patriotes" (ce qui fut réconfortant). Les actes de résistance auxquels j'ai participé sont variés :

Nous devions nous rendre à des rendez-vous, pour faire survivre les détachements ; une seule personne connaissait le lieu de rendez-vous. Le patron n'avait affaire qu'à deux personnes. C'est ce que l'on appelle "le triangle". Nous devions nous méfier de tout et de tous : de la police, bien sûr, mais aussi des autres résistants " retournés ", qui avaient parlé sous la torture ou sous la pression du chantage.


Dans cet ancien café, situé sur la commune de Ploumilliau, Roger Rioual a plusieurs fois eu des rendez-vous.
Nous avions des missions à remplir : par exemple, nous avons reçu l'ordre de cisailler les câbles téléphoniques entre Brest et Berlin ; nous avons aussi parfois dû récupérer des armes sur l'armée allemande…

Il nous fallait récupérer de l'argent pour survivre.

Nous avons tendu des embuscades contre des détachements allemands. Par exemple, nous avons attaqué la " Feldgendarmerie ", dans le secteur de la " Pépinière " à Plouaret. C'était un centre où des jeunes de Plouaret ont été torturés.

Située dans la rue rebaptisée après guerre "Rue de la Résistance", cette maison, la "Pépinière", a été le lieu de torture de jeunes gens engagés dans la Résistance.

Enfin, nous avons mené d'autres actions, sur lesquelles je préfère ne pas m'étendre : je vous dirai juste que sur des ordres très précis, nous avons dû attaquer des collaborateurs. Nous avons tué des personnes pour qu'elles ne nous dénoncent pas. Pour des jeunes de 20 ans, non préparés à tuer, c'est très difficile.



Hors du maquis, la Résistance a aussi existé. Les maquis n'ont pu survivre que grâce à la population, qui nous a aidés de trois façons : en nous hébergeant, mais ce fut rare car c'était très dangereux ; en nous apportant des renseignements sur les positions allemandes ; et surtout, en se taisant.
Parmi les habitants, certains résistaient aussi en désobéissant à Vichy. Par exemple, de peur que les gens n'écoutent la B.B.C., Vichy avait décidé de ramasser les postes de radio, qui devaient être remis en mairie. Mais un de mes voisins avait caché son poste sous le plancher, ainsi qu'une carte de la Russie avec des petits drapeaux, qui montraient la progression des armées allemande et russe. S'il y avait eu une descente, il aurait été arrêté.
Nous avons aussi obtenu des renseignements de la gendarmerie de Plestin.



La Bretagne fut quasiment libérée avant le Débarquement américain. Notre maquis avait des liaisons avec l'Angleterre par messages radio, messages conventionnels codés. Nous avons été prévenus du Débarquement grâce à Radio Londres, par message personnel codé ; nous savions que le Débarquement aurait lieu, mais ignorions le lieu et la date.
Pour les connaître, il fallait attendre le message codé : "3 Zinder à l'eau " (Zinder était une ville d'Afrique).
Le 27 juillet, j'ai été prévenu d'un parachutage d'armes dans les 48 h. Mais le message de la radio était erroné (" 3 Zinder sans eau " : est-ce pour dire qu'il n'aura pas lieu ?).
Finalement, le parachutage a eu lieu. J'ai utilisé une lampe pour faire le "Z". Nous avons ainsi pu armer 300 agriculteurs. Puis nous nous sommes réfugiés dans la vallée du Douron, qui était alors une région très boisée ; le maquis de St-Laurent s'est installé sur l'autre rive.
Par la suite, notre groupe a encore obtenu de l'aide : on nous a parachuté des armes et du matériel radio. Cela nous a permis d'armer des groupes de réserve, constitués d'hommes qui restaient chez eux. En 4 jours, je suis devenu le chef d'un maquis de 350 hommes (un bataillon).

A partir du 6 juin 1944, les actions s'intensifièrent : 143 déraillements de trains et 116 embuscades dans les Côtes-du-Nord.
Dans le maquis, les 350 hommes furent répartis en bataillons, et désormais recrutés par l'armée française : les volontaires signèrent des engagements jusqu'à la fin de la guerre. J'ai participé à la libération de Brest avec l'armée américaine. Après la guerre, j'ai été 6 ans en Indochine et 5 ans en Algérie.
A la fin de la guerre, qu'en fut-il de l'épuration ? Elle consistait à juger les responsables de la Collaboration.


C'est le sentiment d'une grande fatigue physique et nerveuse, et le sentiment d'une grande peur. La fatigue physique était due aux longs déplacements nocturnes que nous devions faire pour aller à des rendez-vous. Par exemple, un aller-retour Plestin-Plouaret demandait 6 heures de marche, à travers champs et en sabots.

M. Rioual dans les années40.